Islam et démocratie: le mariage presque impossible
UN ARTICLE DE JACQUES BRASSARD,
ANCIEN MINISTRE AU PARTI QUÉBÉCOIS.
Le Quotidien
Nouvelles générales, mercredi, 12 juillet 2006, p. 11
L'humeur du temps
Islam et démocratie: le mariage presque impossible
Brassard, Jacques
Fatima Houda-Pépin est députée libérale à l'Assemblée nationale. Elle vient du Maroc, où elle est née. Elle est donc d'origine musulmane. Mais, c'est une démocrate attachée aux droits et libertés de la personne et à la laïcité des institutions publiques. En mai 2005, elle a fait adopter unanimement par une motion rejetant, sans équivoque, l'instauration de tribunaux islamiques en droit de la famille au Québec et au Canada.
À cette occasion, elle a fait un discours remarquablement étoffé où elle s'est appliquée à démontrer que les "victimes de la Charia ont un visage humain, et ce sont les femmes musulmanes".
"Permettre l'application de la Charia, conclut-elle dans son allocution, reviendrait à remettre en question tous les acquis que nous avons réalisés, collectivement, depuis les 50 dernières années en termes d'égalité, de justice et de droits de la personne". Cette motion unanime a sans aucun doute eu de l'influence, puisque l'Ontario n'a finalement pas donné suite au rapport d'une ancienne ministre de la Condition féminine (document plutôt troublant) qui recommandait de reconnaître les tribunaux islamiques.
Haine et incompréhension
Après l'arrestation, à Toronto, de présumés terroristes islamistes qui préparaient des attentats, Fatima Houda-Pépin a de nouveau pris la parole avec courage et lucidité. "Tant et aussi longtemps, dit-elle, qu'on laissera des gens, ici, faire de l'endoctrinement et lancer des messages de haine à l'endroit de gens pratiquant une autre religion, une autre culture, une autre idéologie, nous allons avoir des problèmes." Elle parle aussi de "discours haineux extrêmement virulents à l'endroit de tous les mécréants".
Il faut saluer chez Fatima Houda-Pépin ce rejet vigoureux de la propagande haineuse et de l'obscurantisme qui gangrènent les communautés islamiques. Mais il faut, en même temps, reconnaître que l'Islam modéré, dont elle fait partie, a bien du mal à rendre compatible la religion de Mahomet avec les valeurs occidentales que sont la liberté sous toutes ses formes, la démocratie pluraliste et la laïcité.
Car, ce n'est pas pour rien que l'on parle de choc de civilisations quand on analyse les relations entre l'Islam et l'Occident. Et nous avons tort d'ignorer, nous, Occidentaux, que l'Islam, comme le signale Jean-François Revel, "est une religion, disons plutôt une réalité politico-religieuse, jusqu'à présent foncièrement totalitaire".
Omniprésence de la religion
Dans l'univers musulman, la religion régente non seulement les rapports du croyant avec Allah, mais les rapports sociaux, familiaux et politiques. Sphère privée et sphère publique se confondent. La laïcité, c'est-à-dire la séparation de la religion et de l'État, est considérée comme une abomination en terre d'Islam. Les islamistes et les fondamentalistes musulmans ne font en sorte qu'exacerber et que porter à son paroxysme les fondements doctrinaux et les croyances qui sont partagés par tous les fidèles.
La question qui surgit devant cette collision des mondes consiste à se demander si l'Islam est en mesure de se réformer et de réussir à intégrer les valeurs universelles de liberté et de respect du pluralisme et de la laïcité. Le christianisme a pu le faire. Il est vrai que, pendant des siècles, la religion de Jésus a fait preuve d'intolérance et s'est ingérée dans la sphère socio-politique. Mais le christianisme accepte, aujourd'hui, que les institutions publiques soient neutres sur le plan religieux et il respecte la liberté d'expression. Le temps de l'Inquisition est révolu. Il faut dire que Jésus n'était pas un guerrier convertissant par le Sabre (comme Mahomet) et qu'il n'était pas réfractaire, au départ, à la laïcité ("...rendez à César ce qui appartient à César...").
L'Islam réussira-t-il à se réformer? Et à se démarquer nettement du courant islamo-terroriste qui le traverse ? "Cette réforme, écrit Constant Rémond, passe par une relativisation du Coran dans son contexte historique, une prise de distance critique vis-à-vis du personnage Mahomet, une actualisation de la théologie musulmane aux valeurs de l'Homme Libre."
Pour y arriver, il va en falloir beaucoup de Fatima Houda-Pépin! Et, surtout, pas uniquement dans les pays occidentaux, mais également dans les états musulmans. Ce qui demande un courage héroïque, car c'est la prison, la torture et même la mort, qui attendent les réformateurs.
C'est pourquoi plusieurs doutent que l'Islam soit soluble dans la Démocratie...
© 2006 Le Quotidien.
Pierre Brassard