Libération
Israël ne mène pas la même guerre contre le Hezbollah et les Palestiniens.
Une guerre légitime, une bataille problématique
Par David GROSSMAN
écrivain israélien.
Lundi 17 juillet 2006
L'attaque surprise massive du Hezbollah sur la Galilée, au nord d'Israël, prouve
- pour autant que quelqu'un ait un doute - à quel point toute cette région du
monde est sensible et explosive et à quel point il en faut peu pour l'amener au
bord de la guerre.
Israël a répliqué, avec un plein droit à le faire. Cette offensive violente et
ample du Hezbollah, depuis le territoire libanais, sur des dizaines de paisibles
agglomérations israéliennes, n'a aucune justification. Aucun Etat au monde ne
peut demeurer les bras croisés et abandonner ses citoyens à leur sort, à l'heure
où son voisin l'attaque sans qu'il l'ait en rien provoqué.
Il y a six ans, Israël s'est retiré jusqu'à la frontière internationale de tous
les territoires du Liban qu'il avait conquis en 1982. L'ONU avait alors approuvé
cette initiative et avait entériné la fin de l'occupation israélienne et
l'établissement d'une démarcation entre les deux Etats. Aussitôt après le
retrait israélien, le Hezbollah a commencé à violer les décisions de l'ONU, à
prendre position le long de la frontière, à contester la validité du tracé
international (au lieu-dit fermes de Chabaa) et à se renforcer militairement
avec l'aide de la Syrie et de l'Iran.
Pendant des années, le gouvernement libanais a évité d'affronter le Hezbollah,
qui a établi, dans le sud du pays, un réseau de bunkers et accumulé des arsenaux
colossaux, dont des missiles à longue portée menaçant le coeur même d'Israël. De
son côté, Israël s'est refusé à «rallumer» le front et s'est abstenu d'actions
militaires contre le Hezbollah. C'est ainsi qu'une situation intolérable s'est
instaurée sur le territoire du Liban souverain, qui n'a aucun conflit avec
Israël, où une organisation déclarée terroriste par les Nations unies agit à sa
guise et agresse Israël.
Aujourd'hui, Israël attaque le Liban parce que ce pays est l'allié officiel du
Hezbollah et parce que c'est depuis son territoire qu'Israël est bombardé. Des
hommes du Hezbollah sont membres du gouvernement libanais et sont associés à sa
politique. A l'heure où j'écris, des millions de citoyens innocents, israéliens
comme libanais, se trouvent sous le feu. A Beyrouth et à Haïfa, dans la Bekaa
libanaise comme dans la Galilée israélienne, adultes et enfants sont menacés
d'une guerre prolongée. Israël et le Liban doivent tout faire pour épargner des
vies innocentes. Mais quiconque désire la fin immédiate des hostilités et
l'ouverture d'une négociation doit reconnaître que le Hezbollah, de manière
cynique et délibérée, a créé une situation dans laquelle Israël se voit obligé
de riposter à cette agression.
L'embrasement récent met en relief une attitude parallèle, et problématique,
dans la position du gouvernement libanais et de l'Autorité palestinienne à
l'égard d'Israël. Chacun des deux a deux «têtes» qui se contredisent l'une
l'autre : l'une agit de manière «étatique» à travers des canaux politiques, et
avec une relative modération, tandis que la seconde se déclare libre d'agir
comme bon lui semble, se sert du terrorisme contre des citoyens avec une
rhétorique raciste et appelle publiquement à la destruction d'Israël. Cette
confusion représente, aux yeux d'Israël, l'une des difficultés majeures pour
parvenir à un accord stable avec ses voisins. C'est aussi la raison principale
pour laquelle la majorité de l'opinion israélienne - y compris de nombreux
partisans de la paix - a perdu toute confiance à l'endroit des modérés du camp
arabe. Une autre complication naît d'une confusion identique entretenue par
Israël quant à ses intentions à l'égard des Palestiniens - moins extrémiste
cependant et sans volonté exterminatrice.
Les scénarios prévisibles ne sont pas optimistes : on le sait, Israël n'a pas
comme seule intention de répondre à l'agression du Hezbollah. Il opère afin de
façonner une nouvelle fois la situation à sa frontière nord avec le Liban, selon
la résolution 1559 de l'ONU, et afin d'obliger le gouvernement libanais à en
éloigner le Hezbollah. Cet objectif est rationnel et juste, mais la manière
agressive avec laquelle Israël mène sa campagne recèle des dangers. Le régime
libanais est faible et risque de s'écrouler, laissant la place à une nouvelle
guerre civile ; ce conflit local peut très bien s'élargir à toute la région,
avec des conséquences incalculables ; enfin, au cours des dernières décennies,
Israël s'est «embourbé» à chaque fois au Liban et n'a jamais pu y concrétiser
ses buts de guerre. Dans le passé, comme on sait, la volonté israélienne de
«façonner la réalité arabe» a échoué (et, aujourd'hui, le président Bush peut
témoigner du succès relatif de telles ambitions...). Proclamé par de hauts
gradés et des hommes politiques, l'autre objectif, briser la puissance et
l'influence du Hezbollah, est vain et rappelle la myopie des dirigeants du pays,
quand ils affirmaient, en 1982, vouloir détruire l'OLP... Même si les moyens
militaires sont clairement en faveur d'Israël, le Hezbollah jouit d'une solide
«couverture» en Iran, en Syrie et dans le monde arabe, et il faut être naïf pour
croire à une victoire israélienne par KO.
S'il existe une ressemblance flagrante entre Palestiniens et Libanais à l'égard
d'Israël, il existe aussi une différence essentielle entre ces deux fronts : le
Hezbollah - au vu et au su de tous - est un satellite de l'Iran au
Proche-Orient et la tête de pont de ses intentions meurtrières à l'encontre
d'Israël. On ne peut mettre en doute son souci des Palestiniens, mais ses
aspirations excluent un juste accord entre Palestiniens et Israël. A en juger
par ses principes et sa manière d'opérer, même si Israéliens et Palestiniens
parviennent à l'avenir à un accord, le Hezbollah s'opposera à tout compromis,
continuera d'agir contre Israël et de menacer l'équilibre fragile ainsi obtenu.
Les relations entre Israël et les Palestiniens sont d'une nature totalement
différente : ces deux peuples sont obligés de parvenir à un accord de paix s'ils
veulent continuer d'exister dans cette région. Leurs sorts sont étroitement
mêlés ; tous deux ont un intérêt suprême à parvenir à un accord et, pour cela, à
renoncer à certaines de leurs revendications les plus profondes. Tous deux
savent qu'en fin de compte il n'y a pas de solution violente à ce conflit.
Néanmoins, l'agression du Hezbollah incite de nombreux Israéliens à opérer un
amalgame intellectuel entre les deux fronts où combat leur pays et à éprouver un
profond sentiment de menace existentielle. Même si celui-ci n'est pas justifié,
la disproportion des moyens militaires étant ce qu'elle est, il peut entraîner
une réponse exagérée contre le Liban et conduire à un recul sine die de la
solution du conflit israélo-palestinien.
En Israël et dans un certain Beyrouth prospère, si occidental par certains
côtés, beaucoup ont voulu croire qu'ils n'appartiennent plus au conflit
proche-oriental. Déçus par l'aspect sanguinaire, fondamentaliste et désespéré de
ce conflit, ils se sont construit une bulle confortable, de commodités et
d'indifférence. En Israël, beaucoup ont aussi réussi à refouler le conflit
sanglant en cours à Gaza, les roquettes Qassam tirées sur le sud d'Israël et les
souffrances des Palestiniens sous la riposte israélienne. Les derniers
événements ébranlent tout le monde, apportent la guerre jusqu'au seuil des
maisons et rappellent la réalité fondamentale de nos vies dans cette région. Il
semble que, pour en transmuer la nature, il faille plus que de la sagacité
diplomatique, mais bien des dons d'alchimiste.
(Traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche)
Dernier roman paru en français :
J'écoute avec mon corps, Seuil, 2005, 283 pp
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