Lettre d'actualité, avec un apport de symbolisme, et de spiritualité, accés le plus souvent sur un axe Moyen- Orient, Europe, et Amérique du Nord.
Article paru dans Le Journal des Instituteurs et des Professeurs des Ecoles.
N° 1598/149° année/2005/2006 – N° 9 Mai 2006 ISSN 0249-8298
Thème du mois : Garçons-Filles, pour une véritable égalité des chances.
Problématique
Repenser la mixité
L’école doit conduire les enfants à « s’habiter » heureusement, filles comme garçons », à vivre un partage des savoirs libérés de la notion de filière « masculine » ou « féminine ».
L’école élémentaire et ses enseignants réussissent cela, mais il semble toujours aussi difficile de renforcer la confiance que les filles auront, par la suite, dans leurs capacités. Aux origines de cette sous-évaluation des filles par elles-mêmes, une longue histoire de relégation ?
La question métaphysique par excellence de Leibniz, « Pourquoi y a-t-il l’étant et non pas plutôt rien ? », pourrait se doubler de la question biologique qui préoccupait Darwin en 1861 : Pourquoi y a-t-il deux sexes et non pas plutôt un ? Darwin s’interrogeait sur la cause de la sexualité. Pourquoi des êtres nouveaux doivent-ils être le produit de l’union de deux éléments sexuels et non pas ‘un processus de parthénogenèse ? Les « lecteurs » de l’évolution avancent aujourd’hui le réponse : l’incapacité de notre terre à faire face à une progression algébrique du peuplement des espèces. Si du « un » naît le « deux » et du « deux » le « quatre », on parvient vite au surpeuplement, alors que si du « deux » naît le « un », la maîtrise est évidente.
Cette entrée mathématique sur la différence sexuée fait immédiatement percevoir que les jugements intervenant sur les différences sexuelles sont à questionner : inscrits depuis longtemps dans nos cultures, ils ont peine à céder face aux évidences d’une égalité de compétences. Comme le remarque Thomas Laqueur, tout ce que l’on dit sur la biologie du sexe, jusques et y compris parmi les bêtes sauvages, est déjà informé par une théorie de la différence et de l’identité : l’interprétation des corps et les stratégies de la politique sexuelle depuis plus de 2000 ans reposent sur une biologie de la hiérarchie du masculin.
La décision évaluative revient à qui l’a posée au départ. Quand le recrutement d’une armée d’hommes susceptibles de se faire tuer va à l‘encontre d’une attitude de protection de la progéniture ? Il faut alors faire taire les femmes ou du moins les reléguer, sinon l’inévitable subversion dont elles sont porteuses gênerait.
N’est pas dans la brève introduction à ce dossier que nous prétendons donner une réponse.
En revanche, il est indispensable de prendre conscience que nous savons peu penser la mixité, et qu’il y a urgence de le faire, car l’égalité entre hommes et femmes est un enjeu important de civilisation. Nous sommes aussi assez loin de la penser à l’école où, alors qu’elle pourrait être considérée dans sa dimension pédagogique, la mixité a été affirmée à un moment où l’on manquait de « place » (dans une circulaire de 57 : la mixité est un moyen pour « servir les familles au lieu le plus proche de leur domicile »).
La plupart des recherches et des livres s’intéressant à la mixité à l’école témoignent de son inachèvement : sinon, comment expliquer que des éducateurs prennent peur devant le petit garçon jouant à la poupée, que l’idée des filles « littéraires » et des garçons « matheux » continue à nous poursuivre ?
Comment expliquer que de jeunes enfants imaginent pour leurs parents un spectacle où les rôles qu’ils donnent à la mère (vaisselle), au père (travail à l’extérieur), sont en totale contradiction avec ce qu’ils vivent à la maison ? Tandis que d’un côté une neutralité de principe s’affiche à l’école, la société poursuit inlassablement la transmission de stéréotypes : à travers la publicité, à travers ses jugements au sujet des femmes de pouvoir, à travers l’exercice de formes de domination elles-mêmes fondées sur des valeurs sexuées.
Modestement, avec la grande patience qui la caractérise, l’école élémentaire doit prendre la mesure de cet enjeu. S’affirmer comme le lieu d’une mixité épanouie qui prépare mieux les futurs adolescents à vivre ensemble.
Marie-José Minassian, philosophe.
Enseignante à Paris VII