Tournant Royal de février ? Il y en aura d'autres... Sur l'opinion encore erratique, grosse d'indécis et qui déambule le nez au vent, l'imprévu peut encore faire bouger les lignes. Et changer les idées du peuple électeur. Ce « peuple », justement, parlons-en !
Pour l'heure, on ne parle que des candidats suspectés d'avancer masqués. Le fait est qu'ils prennent bien garde de ne fâcher personne : prolixes quant aux dépenses, laconiques quant aux recettes. C'est qu'ils considèrent avec une craintive révérence le « peuple souverain » qui, dans les urnes, décidera de leur sort. Ils scrutent ses évolutions, mesurent le poids électoral des fonctionnaires, enseignants, classes moyennes, femmes, Français issus de l'immigration, retraités, jeunes et j'en passe. A eux tous, ils font partie du peuple. Mais font-ils un « peuple » ?
Le « peuple » reste une énigme.
L'emphase politicienne et l'imagerie d'Epinal le présument plein d'une sagesse millénaire et doté d'une essence inaltérable. Alors qu'évidemment il a ses bonnes et mauvaises époques. Sa « totalité indistincte » simplifie le commentaire, excite les embardées lyriques. Mais le « peuple » n'est en réalité que l'exaltation flatteuse d'une communauté changeante au gré de l'Histoire.
Or - et c'est bien notre malheur ! - la santé du peuple français, ces temps-ci, est plutôt défaillante. Est-ce parce que les peuples « deviennent incorrigibles en vieillissant » (Rousseau) ? En fait, ils s'avachissent longtemps avant que de s'en apercevoir. Le nôtre a perdu ses anciens tuteurs, ceux de la religion, ceux d'un robuste patriotisme que cimentaient les guerres, que prodiguait l'Ecole républicaine ou le service militaire. Et il rechigne pour s'adapter aux temps nouveaux.
La gauche invoque un indestructible « peuple de gauche », mais vous savez que sa partie ouvrière déjà glisse à droite. En fait, le peuple est de moins en moins rassemblé sinon par sa langue et son Histoire : il se décompose de plus en plus en catégories de sexe, d'âge ou d'intérêts, en communautés nouvelles, qu'agite l'émergence bruyante des minorités.
Et sans rien qui les dépasse, qui les emporte dans un idéal commun, voire dans une commune volonté de réformes.
Vous voyez bien aussi que notre peuple se laisse aller aux médiocrités d'une basse époque : mufleries, incivisme, dérision de toute institution, décomposition familiale, irrespect croissant des engagements privés ou publics, outrances de toutes sortes... Dans ce laisser-aller, l'« âme » du peuple est en exil. Or, disait le poète, « un grand peuple sans âme est une vaste foule ». Il n'y a plus de « peuple », opinait même Malraux...
Pour réveiller son « âme » évanescente, de Gaulle n'hésitait pas à secouer le peuple, à le morigéner, à lui dire ses quatre vérités. Cette sévérité des grands hommes d'Etat, celle du Commandeur, est révolue. De Mitterrand à Chirac, dons juans de pouvoir, le peuple de France fut moins vénéré que flatté, caressé dans ses abandons, ménagé dans ses foucades les plus funestes. Combien de fois le pouvoir a-t-il cédé à la rue ? Et gémi sur des misères dont il entretenait les causes ?
L'élection présidentielle de 2007 sonnera-t-elle le réveil de la conscience nationale ? Et le sursaut d'un « peuple » rassemblé ? Pas sûr ! Quelques signes sont certes de bon augure : les deux champions de la gauche et de la droite se sont imposés contre le mandarinat de leurs camps respectifs. Et du moins sont-ils d'une autre génération. Mais peuvent-ils, pour être élus, échapper à la glu du statu quo ? Cette lame de fond qui a fait de Mme Royal et de Sarkozy des candidats hors système peut-elle tirer un peuple introuvable de son mélancolique renoncement ? On verra. Convenons que, jusqu'à présent, la vérité n'illumine pas les urnes.
Et beaucoup d'électeurs avisés voteront moins pour des promesses exprimées que pour le comportement futur dont ils créditent leur préféré(e).
Chez les nouveaux venus dans le « trop-plein » des candidats, nous voyons, une fois encore, déployée l'exception française de l'ultragauche et de ses irréductibles utopies. L'altermondialisme est son dernier avatar et José Bové son prophète.
Gauchiste international version gauloise, apparatchik déguisé en bouvier des Causses, faux paysan, faux Aveyronnais, Bové plastronne en Astérix d'opérette, mais ne vise que la sape des démocraties libérales. Moustache celte mais tripe castriste ; bouffarde arverne mais blog tiers-mondiste, il n'aime ni le maïs yankee ni les juifs transgéniques d'Israël...
Au trio Buffet, Besancenot, Laguiller, maigres bigots à la triste figure, il ajoute, pour les gobe-mouches, une jovialité de folklore, un peu d'accordéon, de crottin et de poil aux pattes qui manquaient à leur bataclan. C'est le plus « peuple » des candidats, le plus comédien aussi...