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Lettre d'actualité, avec un apport de symbolisme, et de spiritualité, accés le plus souvent sur un axe Moyen- Orient, Europe, et Amérique du Nord.

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Le Liban, champ de bataille par S. Nassib Ecrivain et journaliste libanais

 

Le Liban, champ de bataille

par S. Nassib

 
Sélim Nassib,
Ecrivain et journaliste libanais
Le Temps, 10 aout 2006
 
 
Une fois encore, le Liban découvre avec désespoir qu'il n'a pas cessé d'être, quinze ans après avoir fait sa paix, le champ de bataille de guerres plus grandes que lui. Regard historique.

Jusqu'à la fin des années 60, le Liban était scandaleusement délicieux. Tous les malheurs du monde arabe, les guerres contre Israël, les convulsions et les coups d'Etats se transformaient invariablement en capitaux qui se déversaient dans ses innombrables coffres.
Coincé entre la Syrie et Israël, le minuscule pays au climat tempéré vantait à longueur d'année sa démocratie parlementaire, la liberté de sa presse, son secret bancaire, la joliesse de ses filles, son ski nautique et ses stations de sports d'hiver. Il était un morceau d'Europe jouissant du privilège de l'extraterritorialité, une Suisse au Proche-Orient, un havre de paix dans une région de brutes, francophone, anglophone, tolérant, bienheureux.

La guerre des Six-Jours, en 1967, sonne la fin des illusions. Ce qui restait de la Palestine historique est conquis par Israël (Cisjordanie, Gaza, Jérusalem-Est), mais aussi le Sinaï égyptien et le Golan syrien. Cette fois, la défaite arabe est telle que personne n'échappe à ses retombées. En réponse au désarroi général, la «Résistance palestinienne» fait son apparition publique, prend les armes et jure de sauver l'honneur perdu.

Au cours des deux années suivantes, elle s'installe solidement en Jordanie et organise des détournements d'avion pour faire parler d'elle et exiger d'obtenir un pays, son pays, la Palestine. Excédé, le roi Hussein de Jordanie déclenche contre elle une répression particulièrement meurtrière qui aboutit en 1970 à son expulsion du royaume et son repli vers... le Liban.

Dans ce pays, un an plus tôt, un pouvoir central incertain avait eu la mauvaise idée de signer un document, «les accords du Caire», permettant à l'OLP de s'implanter dans les camps de réfugiés palestiniens, prendre le contrôle d'une large fraction du sud du Liban et l'utiliser pour lancer des attaques contre Israël.
Le résultat est prévisible: la frontière s'embrase et le feu révèle l'extrême fragilité de l'édifice libanais, démocratie en apparence, mosaïque hautement instable de communautés confessionnelles en réalité.

Jusqu'à cette date, la faiblesse volontaire de l'Etat libanais et de son armée était regardée comme une vertu permettant d'échapper aux guerres régionales. Avec l'explosion de la crise, la règle se renverse et des milices armées se constituent, «chrétiennes» d'un côté, «de gauche et musulmanes» de l'autre, bataillant sur la question du partage du pouvoir entre communautés et sur la présence armée palestinienne dans le pays.
 

Le Liban se découvre en position d'être le ventre mou de la région, le lieu de substitution où tous les conflits peuvent se dérouler en miniature pour éviter de se mener en grandeur réelle. La situation paradisiaque que le pays a connue se retourne contre lui: il devient l'enfer de la guerre des autres en même temps que de la sienne propre.
 

Déclenchée en 1975, généreusement alimentée par les milices libanaises, les multiples factions palestiniennes, la Syrie, Israël et à peu près tout le monde, la guerre civile dure quinze longues années, causant la mort de quelque 150000 personnes et d'innombrables destructions.

Dès le début du conflit, profitant d'un revers militaire des milices chrétiennes, l'armée syrienne renverse ses alliances et se porte à leur secours, ce qui lui permet d'occuper le ord et l'est du pays.
En 1978, l'armée israélienne intervient à son tour pour mettre en place une zone tampon frontalière qu'elle confie à une milice libanaise à sa main. Mais le tournant le plus important a lieu en 1982 quand Ariel Sharon, alors ministre israélien de la Défense, envoie ses troupes jusqu'aux portes de la capitale libanaise pour en finir une fois pour toutes avec la présence armée palestinienne.

Au bout de trois mois de siège et de bombardements, le but semble atteint: quatorze mille combattants palestiniens quittent Beyrouth contraints et forcés et se dispersent dans le monde arabe. Yasser Arafat et son état-major sont exilés à Tunis. Il n'y a plus d'armes palestiniennes aux frontières d'Israël.

Mais ce résultat est en trompe-l'œil, victoire et défaite courent comme souvent sur le fil du rasoir. Le principal allié d'Israël, Bachir Gemayel, est assassiné quelques jours avant de devenir président de la République libanaise. L'armée israélienne réagit en investissant la ville de Beyrouth et en permettant aux miliciens chrétiens de pénétrer dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila où ils commettent un carnage (un millier de morts au moins).
La commission d'enquête israélienne conclura à la responsabilité indirecte de l'armée et de son chef, Ariel Sharon. Déjà très impopulaire dans le monde, l'invasion du Liban se termine de façon déshonorante.
 

Dans les mois suivants, Israël s'active pour tenter de faire signer un traité de paix séparé au Liban, en vain. Israël est contraint de se replier vers le sud du pays. Lentement, la Syrie reprend la main.

Les ennuis du Liban ne prennent pas fin pour autant. Comme pour démentir ceux qui affirmaient que les Palestiniens étaient la source de tous les problèmes, une guerre éclate entre la communauté druze et les miliciens chrétiens, une autre entre miliciens chiites et réfugiés palestiniens, une troisième entre différentes formations palestiniennes dans le nord et l'est du pays.
Jouant son rôle classique de pompier pyromane, l'armée syrienne revient à Beyrouth en 1987, ce qui provoque, deux ans plus tard, la rébellion militaire chrétienne du général Michel Aoun, laquelle conduit à des affrontements entre factions chrétiennes rivales. La vocation du Liban comme champ de bataille survit à toutes les contingences.

Mais l'un des événements les plus importants de l'invasion israélienne de 1982, non contingent celui-là, est la création du Hezbollah par des Gardiens de la révolution directement envoyés de Téhéran via la Syrie.
Il ne s'agit pas d'un parti politique de plus sur la scène libanaise, mais de l'implantation d'une nouvelle inspiration, une nouvelle logique. Car malgré tout, jusqu'à cette date, la plupart des organisations militantes se reconnaissaient dans un nationalisme arabe plus ou moins laïc.
Le but restait «la libération de la terre» (les territoires palestiniens occupés) et la toile de fond l'accession du monde arabe à la modernité et au «progrès» (takaddom), suivant peu ou prou le modèle occidental. Avec le Hezbollah, il ne s'agit plus de rattraper l'Occident ni même de lui plaire mais de lui donner les coups les plus sévères possibles pour démontrer que le combat soutenu par «Dieu est plus grand» est plus efficace que tout autre.
L'attentat contre les QG américain et français de la Force multinationale à Beyrouth (241 et 58 morts) et les enlèvements d'étrangers au Liban ouvrent le cycle de la nouvelle ère islamiste. Progressivement, la communauté chiite qui faisait le gros des troupes de la gauche libanaise, se rallie au Hezbollah et à son rival chiite, le mouvement Amal.

A la fin de 1989, l'Arabie saoudite invite toutes les parties libanaises dans la ville de Taëf pour tenter de mettre fin à la guerre.
La conférence s'achève par une série de résolutions qui rééquilibrent la distribution des pouvoirs entre les communautés au profit des musulmans, reconnaissent à la Syrie un rôle de parrain sur la scène libanaise et ordonnent le désarmement de toutes les milices... à l'exception du Hezbollah. Pourquoi? Parce que le Hezbollah n'est pas une milice mais «une organisation de résistance légitime» qui lutte pour la libération du sud. Ainsi est plantée la bombe à retardement qui explose aujourd'hui.

Entre-temps, refusant de regarder en arrière et trop contents de la paix revenue, les Libanais s'attellent à la reconstruction de leur pays sous la direction de Rafic Hariri, homme d'affaire sunnite devenu milliardaire.
 

Les années passent, la guerre s'estompe, même si elle continue dans le sud, et tout se passe sur des plans différents. En 2000, sous la pression militaire du Hezbollah, l'armée israélienne se retire de façon unilatérale derrière la frontière, laissant l'organisation chiite crier victoire et contrôler militairement le sud. Le pays félicite le Hezbollah pour ce résultat inespéré et lui demande de désarmer à son tour pour rejoindre la vie civile normale de tous les Libanais. Mais le parti de Dieu ne l'entend pas de cette oreille, ni la Syrie, ni l'Iran.
 

En réalité, l'armée et les officines syriennes sont devenues particulièrement pesantes dans l'ensemble du Liban. Au fil des ans, un consensus s'est dessiné entre les forces politiques et les communautés libanaises pour exiger leur départ. Les autorités syriennes y répondent en imposant une reconduction anticonstitutionnelle du président libanais qui leur est acquis, puis par l'assassinat de Rafic Hariri qui a tenté de s'opposer à cette reconduction.
Le calcul s'avère extrêmement dangereux. Le Liban rompt d'un coup avec la peur et se soulève contre l'occupation syrienne. Toute une jeunesse qui n'a pas connu la guerre civile envahit les rues et crie son désir de démocratie, d'indépendance, de souveraineté. Le monde extérieur, France et Etats-Unis en tête, soutient le mouvement qui conduit au vote d'une résolution du Conseil de sécurité exigeant la fin de l'occupation syrienne et le désarmement du Hezbollah.

Placée sur la défensive, obligée d'ordonner l'évacuation de ses troupes du Liban, la Syrie fait le dos rond et répond à l'audace libanaise par une vague d'assassinats. Mais lentement, soutenue par un Iran rendu arrogant par l'embourbement des Etats-Unis en Irak, le régime syrien reprend du poil de la bête.

Dans ce contexte, l'attaque du Hezbollah qui a conduit à la crise actuelle ne répond à aucune logique libanaise interne.
Elle s'intègre en revanche à la stratégie de l'Iran d'ouvrir un conflit militaire avec Israël, et à celle de la Syrie de regagner une influence perdue. Avec désespoir, le Liban découvre qu'il n'a pas cessé d'être, quinze ans après avoir fait sa paix, le champ de bataille de guerres plus grandes que lui.

© Le Temps. www.letemps.ch
 
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