Lettre d'actualité, avec un apport de symbolisme, et de spiritualité, accés le plus souvent sur un axe Moyen- Orient, Europe, et Amérique du Nord.
Le calvaire quotidien d’un journaliste français juif à Paris
Par Even Sabbagh
© Metula News Agency

La Ména est garante de l’authenticité de ce témoignage. Nous connaissons bien le journaliste qui s’exprime dans ce texte. C’est quelqu’un que des millions de Français voient, entendent ou lisent pratiquement chaque jour.
Il est difficile, aujourd’hui, d’être un journaliste juif dans un média français…
Si vous ne vous appelez pas Charles Enderlin, Edgar Morin, Dominique Vidal, Sylvain Cypel ou même Cécilia Gabizon, vous n’avez aucune chance de traiter des évènements du Proche-Orient sans être aussitôt taxé de "partisan" par l’ensemble de votre rédaction.
Dans ces conditions, mon conseil pour être informé correctement, c’est de se tourner vers la presse israélienne et la presse francophone en provenance de ce tout petit Etat, déjà coupable de faire bientôt basculer le monde dans l’horreur…
Mais quel parcours du combattant, dans une rédaction parisienne, lorsque vous êtes juif et que vous l’affirmez sans honte ni fanfaronnade !
Et vous ne vous en sortirez pas en reprenant littéralement, dans votre commentaire, les derniers propos du président Chirac au G8, qui, lui, n’hésite pas à se rallier parfois à ses pairs et à pointer son doigt accusateur vers le Hezbollah, organisation terroriste, supplétif de l’armée iranienne au Liban, coupable d’étouffer ce petit paradis qu’était jadis le Liban. Car, dans les rédactions franciliennes, on considère que le président est dans l’erreur, qu’il verse dans la sénilité, lorsqu’il tombe dans ce genre d’égarements : Israël est coupable de vouloir détruire le Liban, coupable de la mort de milliers de civils innocents. De plus, Nasrallah est un type bien, et Olmert, comme son maître Sharon, un boucher…
Israël dérange, ça on le savait, mais aujourd’hui, un Juif dans une rédaction, c’est automatiquement un porte-parole du gouvernement israélien. « Vous autres, n’avez-vous pas honte de pousser à l’exode des milliers d’innocents ? N’avez-vous pas honte de violer le territoire libanais sous de faux prétextes, tout ça pour deux soldats enlevés ? Vous êtes, par vos actions, en train de fabriquer des milliers de terroristes en puissance, qui dérivent à cause de vous ! ». Voilà ce que j’entends, jour après jour ; et encore, j’en passe et des meilleures, au sujet du vocabulaire qu’emploient mes confrères.
Un journaliste juif est toujours pris à partie par ses collègues et par ses chefs, suspect d’entretenir des liens ténébreux avec Israël. Il est probablement un agent du Mossad, un traître, en tout cas… pas un Français loyal !
Sarkozy, invité du 20 heures, qui légitimise l’action israélienne, il est absolument exclu d’en parler, et puis… Sarko c’est le candidat des Juifs, non ?
Un commentaire anodin écrit par un journaliste juif est lu, relu et analysé par le responsable de sa rédaction, pour détecter si le coupable n’y a pas glissé, subrepticement, une information subversive. Et si on n’en détecte pas, ou s’il ne l’a pas fait pas, on tâchera tout de même de trouver un sujet qui fera contrepoids au sujet préparé par "le Juif". Tout compte, les mots, les images, le ton…
Si le journaliste juif est malin et un brin intrépide, il saura glisser quelques infos véridiques, piochées ici ou là, que même les dépêches de l’AFP sont obligées de donner… il saura jouer sur les traductions, donner un sens aux images. Il s’agit d’une acrobatie difficile, tant il est vrai que, dans les media français, et il faut absolument que les lecteurs de la Ména le sachent, même un mort juif ne fait pas recette : après tout, ce sont eux les agresseurs, puisque leurs réactions sont toujours "disproportionnées"… Ici on aime le juif faible, voire mort, le Juif fort et vivant est tout simplement un individu à abattre, au moins médiatiquement.
Etre juif dans un grand média national, le dire, le revendiquer, c’est endosser volontairement l’habit de suspect. C’est, a priori, ne pas être assez objectif pour traiter du Proche-Orient. La rédaction choisira toujours, de préférence, un journaliste d’origine algérienne, marocaine ou kabyle pour ces tâches, parce qu’il est, "forcément, plus objectif" en ce qui concerne sa vision de cette partie du monde. Et qui, évidemment, s’inscrit dans la ligne éditoriale de ces maisons.
Vous, on vous apostrophera dans le couloir d’un sympathique et fort à propos « vous êtes pénibles, vous autres, à toujours tout ramener à la Shoah ; moi, journaliste, je ne me sens pas coupable de ce qui vous est arrivé » et puis, de toute façon, que fait Israël avec « les malheureux Palestiniens », hein ?
« Vous êtes un cancer dans cette partie de monde, cherchant sans cesse à humilier, à détruire, vous êtes les agresseurs, ne leur avez-vous pas volé leur terre ? ».
Etre juif dans un média français, c’est devoir "faire avec" cette constante ségrégation raciste… C’est se mordre les lèvres dix fois par jour pour pouvoir continuer à faire son travail.
Bien sûr, il y a Charles, la conscience morale ; Charles, le "puisque même un Juif et un Israélien le dit" ; Charles, le faussaire évident de l’Affaire Al-Dura, mais la victime, qu’écris-je, le héros pour tous mes confrères ! Oui mais voilà, même Charles peut aussi, parfois, déraper. Se prendre les pieds dans une rechute de déviance juive. La propension à maltraiter et à humilier est innée, non ? Elle tente sans cesse de reprendre le dessus ; cela donne ceci, à la rédaction dans laquelle je travaille, et je vous donne ma parole que je n’invente rien : « Comment a-t-il osé montrer des plans si longs de sang juif sur le sol ? Lorsque les pauvres civils libanais tombent sous les bombes, on ne montre pas leurs cadavres ensanglantés ; et là, parce que 8 Juifs sont morts, on en fait tout un plat !!! Mais de qui se moque-t-on ? Tout est disproportionné, le Liban n’est pas de taille à lutter contre l’hégémonisme israélien. ».
Etre juif, dans un grand média bleu blanc rouge, c’est une lutte de tous les instants ; certains des pestiférés que nous sommes rasent les murs, d’autres oublient qu’ils sont juifs – ou font des efforts sérieux pour l’oublier, par exemple en se montrant encore plus anti-israéliens et anti-américains que nos confrères nasrallo-binladéniens –, jusqu’au jour où, en dépit de tous leurs efforts, une âme peu compatissante, immanquablement, leur rappellera d’où ils viennent.
Tant qu’un journaliste juif n’affiche pas la prétention de vouloir traiter du Moyen-Orient, tout va relativement bien pour lui, mais, dès lors qu’il indique à sa rédaction qu’il désire aborder ce sujet, mal lui en prend ! Ce sujet-là est brûlant et lui, il est… dangereux. Après tout, n’a-t-il pas fait allégeance à ce pays ? Ne cautionne-t-il pas ces "meurtres", toujours d’innocents, – dire que personne, en France, ne s’est encore demandé pourquoi l’armée israélienne ne tue jamais ceux qui lancent des Qassam sur Sdérot ou des Katiouchas sur Haïfa, mais seulement des civils ! Les Juifs ne seraient ainsi pas uniquement monstrueux de naissance mais aussi complètement idiots ! – qu’ils se trouvent à Gaza ou à Beyrouth ? La réponse classique qu’il recevra ressemblera à « Allons, sois raisonnable, vous autres ne pouvez pas tous les tuer, ces gens-là ont le droit de vivre aussi, alors pourquoi vouloir les détruire lorsque vous leur avez déjà tout pris… ». Décidément, vous n’avez aucun scrupule, tout le monde sait que vous rêvez de vous étendre encore et encore… de voler les terres des autres, mais jusqu’où irez-vous ?
Vous avez mis Bush dans votre poche, mais, on vous prévient, vous n’y mettrez pas l’Europe, l’Europe chrétienne-démocrate, l’Europe proche des opprimés, et en même temps – et tant pis pour les quelques contradictions collatérales de l’exception française, – post et para marxiste. Et vous imaginez, avec vos alliés et vos patrons américains, nous donner des leçons de démocratie ? Allons, cessez de nous prendre pour des imbéciles… nous ne sommes pas dupes.
Vous vous arrêterez tôt ou tard, de gré ou de force. Vous parlez de Jérusalem comme de votre capitale, mais elle ne vous appartient pas ; Jérusalem est chrétienne, arabe, mais pas juive. Vous l’avez conquise en 67, mais elle ne sera jamais votre capitale, Tel-Aviv à la rigueur, jusqu’à ce que la parenthèse de Villepin, à laquelle croit dur comme fer la presque totalité de mes confrères français, se referme sur vos têtes… Et vous l’aurez cherché, il ne faudra pas vous plaindre !
Voilà, braves gens, bien naïfs, inconscients du degré d’antisémitisme omniprésent et fier de lui qui y règne, ce qui se passe au sein des rédactions des grands média hexagonaux… à de microscopiques exceptions près. Alors, cessez de faire les étonnés si les informations qu’on y distille sont outrancièrement pro-arabes, souvent, même, plus extrémistes que dans les media moyen-orientaux eux-mêmes. Les Arabes sont des victimes, les Juifs d’ignobles bourreaux. La dernière preuve ? : le Liban commençait à peine à se relever de ses cendres que déjà vous vous pressez pour le détruire… Vampires ! Juifs !